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L’île d’Okinawa : un modèle du bien vieillir ?

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La longévité exceptionnelle à Okinawa résulterait d’un ensemble de facteurs favorables qui ne se résument pas au seul patrimoine génétique. La conjonction d’un environnement protégé, d’un mode de vie comprenant des habitudes alimentaires, des apports caloriques faibles, des activités physiques et une philosophie de vie minimisant le stress, favorisant le soutien familial et accordant une grande place aux contacts sociaux pourrait expliquer cette exception dans cette population aux faibles revenus. La plupart de ces facteurs sont éminemment culturels et liés au style de vie traditionnel d’Okinawa qui semble concentrer des éléments particulièrement favorables à la santé et à la longévité.

Pourquoi le modèle Okinawa a remplacé le modèle crétois

Le 26 mars 2009 une conférence a été donnée sur le thème ‘Les clés du bien vieillir : Pourquoi le modèle Okinawa a remplacé le modèle crétois’ par le docteur Makoto Suzuki, fondateur de l’Etude des Centenaires d’Okinawa, accompagné du docteur Jean-Marie Robine,
président du Comité international Longévité et Santé, et du docteur Jean-Paul Curtay, auteur de « Okinawa, un programme global pour mieux vivre ». En voici le compte-rendu.

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Conférence des docteurs :

- Makoto Suzuki,
fondateur de l’Etude des Centenaires d’Okinawa,
professeur honoraire à l’Université de Ryukyu (Okinawa)
- Jean-Marie Robine,
président du Comité international Longévité et Santé,
directeur de recherche à l’Inserm (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale) de Montpellier
- Jean-Paul Curtay,
auteur de « Okinawa, un programme global pour mieux vivre »,
membre de l’Académie des sciences de New York

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Okinawa : accroissement de la longévité et de la dépendance

Dr Makoto Suzuki : Okinawa est un archipel de 44 îles habitées au sud du Japon. Il a le record mondial de longévité, les femmes ont une espérance de vie de 87 ans. Le taux de centenaires est également un record, on a 61 centenaires pour 100 000 habitants soit deux fois plus qu’au Japon, et trois fois plus qu’en France.

Là sur la diapositive, c’est une paysanne morte à 99 ans d’une broncho pneumonie légère n’ayant eu aucune maladie particulière tout au long de sa vie. Cette personne a donc vécu en très bonne santé sans aucun signe de morbidité et la seule chose que l’on ait pu enregistrer, a été cette broncho pneumonie et là le déclin a été extrêmement rapide. La partie de sa vie, où elle a vécu en mauvaise santé, a été réduite au strict minimum.

Dans l’étude que nous menons depuis plus de trente ans à Okinawa
sur les populations très âgées et à travers les différentes enquêtes nous indiquant les personnes frêles, fragiles ou âgées dépendantes pour les activités de la vie quotidienne (s’habiller tout seul, manger tout seul, etc.), nous nous sommes aperçus qu’il y avait une accumulation du nombre de centenaires. Nous avons constaté que l’aptitude à vivre de façon indépendante a diminué. Pour résumer, la survie a augmenté, il y a de plus en plus de centenaires à Okinawa mais ils sont de plus en plus dépendants.

Il y a 30 ans sur les 32 centenaires que comptait l’archipel, 85% étaient complètement robustes alors qu’aujourd’hui sur 900, 15 le sont vraiment et c’est un phénomène que l’on retrouve aussi aux Etats-Unis ou au Japon. Le groupe de dépendants, même à Okinawa, a tendance à augmenter alors que l’autre reste stable. Si on considère que la grande majorité des gens meure de problèmes cardio-vasculaires, d’attaques cérébrales, de cancers, les centenaires aujourd’hui qui ont réussi à repousser toutes ces maladies présentent un aspect physiologique normal où la mort n’est pas liée à celles-ci mais à des facteurs naturels.

J’ai publié un ouvrage sur ce sujet-là en 2002, et depuis il y a eu de nombreuses traductions dans un certain nombre de pays (Turquie, et Chine, compris.) dont une aux Etats-Unis qui a remporté un vif succès. En France, c’est le Dr Curtay qui en fait la traduction et le titre est Okinawa, un programme global pour mieux vivre. Il est aujourd’hui présent et interviendra en fin de session.

Facteurs de longévité

Il y a quatre grands facteurs qui expliquent cette longévité :

le premier est le choix et la préparation des aliments,
l’activité physique,
les techniques d’aides personnelles c’est-à-dire comment on arrive à prendre soin de soi
et enfin le soutien mutuel qui est remarquable à Okinawa, l’importance du tissu social.

Le choix et la préparation des aliments

Là sur cette diapo c’est un plat typique d’Okinawa qui est le Goya Champurur c’est-à-dire un mélange de melon très amer, de tofu, porc, d’œ,ufs, de sel et de sauce de soja. Sur la suivante, on voit dans des ateliers de cuisine, la fabrication du mozuku qui est composé de plantes brûlées que l’on utilise dans la médecine chinoise, et qui permet de soigner un certain nombre de pathologies. On cuit le riz à la vapeur en utilisant ces vapeurs de mozuku

La façon de préparer les aliments est aussi importante que le choix des aliments. On le voit là dans cet exemple où on fait cuire des morceaux de porc avec la peau mélangés à des algues et de la sauce de soja. Cela consiste à faire bouillir l’ensemble pendant 8 heures et à écrémer toutes les heures les graisses qui vont remonter à la surface et qui forment une sorte de croûte ce qui fait que l’on se débarrasse de celles-ci, type cholestérol, triglycérides qui peuvent être nuisibles. C’est une des façons traditionnelles de préparer les aliments à Okinawa. Version moderne, on prépare le même plat en une heure au micro onde mais cela ne permet pas d’extraire toutes les mauvaises graisses.

L’activité physique

Sur cette autre diapo, on voit un habitant d’Okinawa âgé de 102 ans qui s’occupe de sa ferme ce qui lui permet de garder une activité physique complète. Sur la suivante on voit un champion olympique âgé de 92 ans qui garde une activité complète.

Là, on voit une personne se prosterner devant une sorte d’autel érigé en mémoire de sa famille. Cela fait partie de la culture asiatique en général et d’Okinawa en particulier que de renforcer la conscience du rôle de chaque individu dans la famille. On est beaucoup moins individualiste que dans la culture occidentale. Il y a un autel familial dans chaque maison et les ancêtres ne disparaissent pas. C’est le culte des ancêtres. Les gens n’ont pas peur de mourir ce qui n’est pas sans conséquence sur le moral. Il y a une continuité, un rite et régulièrement des fêtes des morts saisonnières. On va aller visiter les morts, on leur apporte de la nourriture, on discute avec eux régulièrement et cela joue aussi un rôle dans l’appréciation de la vie quotidienne.

Le culte des ancêtres

Ici on voit une dame de 92 ans qui prie et qui remercie les ancêtres pour la réussite de son petit fils à l’université. Cela illustre toute l’importance du rôle des séniors, des personnes âgées qui font ce lien entre les ancêtres et les descendants. On ne fait pas de coupure. Il y a un lien entre ceux qui sont dans l’au-delà et ceux qui sont ici.

Pour illustrer l’activité des séniors, j’ai rencontré il y a quelques jours à Tokyo un monsieur de 97 ans qui travaille toujours à l’hôpital et qui a su garder un esprit vraiment créatif en établissant une entreprise qui aide au maintien des séniors.
On voit sur cette diapo une réhabilitation de la culture de la canne à sucre. C’est une tradition rurale de ne pas récolter tout seul dans un village, c’est la communauté qui le fait pour chaque propriétaire. C’est en fait une tradition très ancienne : si on doit construire une maison dans le village, on ne la construit pas tout seul, tout le village la construit et donc quand il y a quelque chose à construire, c’est une œ,uvre communautaire et cela se retrouve dans certains réseaux urbains où il est resté cet esprit de collaboration.

Moai et entraide

On a là une illustration sur ce que l’on appelle un moai, un groupe d’entraide et ces groupes ont une longévité assez incroyable comme vous pouvez le voir : ce sont des gens qui se sont connus à l’école élémentaire et se réunissent pour fêter le diplôme qu’ils ont eu il y a 88 ans. C’est l’illustration que dans ces groupes d’entraide, on partage les joies et les peines tout au long de la vie. Il y a une solidarité qui s’exerce à Okinawa. Moai est l’idée de la fraternité, en quelque sorte une tontine.

Et je terminerai par la célébration d’une cérémonie où l’on voit des personnes âgées de 97 ans qui vont offrir un verre de saké aux personnes présentes qui espérent avoir la même longévité. Ce que l’on ressent là, c’est la valorisation des personnes âgées, être âgé c’est quelque chose de positif et qui se célèbre.
*

Docteur Jean-Marie Robine : Le Dr Makoto Suzuki est vraiment un pionnier dans les recherches sur la longévité humaine. Il est l’initiateur de cette étude sur les centenaires à Okinawa qui a démarré dans les années 70. C’est absolument extraordinaire. Toutes les personnes qui ont mené des études sur les centenaires à travers le monde lui doivent quelque chose. C’est lui qui, le premier, a pensé qu’il y avait un intérêt humain, scientifique à s’intéresser aux personnes très âgées et celles qui avaient cent ans.

Mon rôle va être de mettre tout cela en perspective dans le cadre de la longévité au Japon. J’ai choisi de vous montrer quelle était l’augmentation de l’espérance de vie au Japon à la fois par rapport à une ligne que l’on connaît bien qui est l’espérance de vie record. C’est un travail qui a été publié dans Science il y a quelques années dû à Vaupel

*ndlr : voir l’article ‘Biodemographic Trajectories of Longevity’ paru dans ‘Science’ le 8 mai 1998 (en anglais) en Document joint
qui montrait quelles étaient les plus fortes valeurs d’espérance de vie atteintes dans le monde chaque année et cela formait une ligne droite c’est-à-dire que le record augmentait de 3 mois par an.

Depuis plus de 20 ans, c’est le Japon qui trace cette ligne record. Sur le graphique que je vous montre, en 1960, les cinq pays que j’ai choisis, avaient tous la même espérance de vie. Dans les années 75, les pays ont divergé et des pays comme les Etats-Unis ou la Norvège qui, avant la première guerre mondiale, établissaient des records sont aujourd’hui très en retard sur le Japon et il y a un écart de cinq ans d’espérance de vie entre le Japon et les Etats-Unis, le Danemark ou la République tchèque. L’Espagne montre une évolution un peu similaire à celle du Japon et a une très forte progression de son espérance de vie. La ligne de la France se situe entre le Japon et l’Espagne . Nous sommes en fait le second en terme d’espérance de vie après le Japon.

Au Japon, c’est 86 ans l’espérance de vie pour les femmes et 79 ans pour les hommes et le Dr Suzuki nous a dit qu’à Okinawa c’est un an de plus pour les femmes. Au Japon, l’écart entre hommes et femmes a atteint 7 ans en l’an 2000 et il persiste. Le Japon est le leader de la longévité.

Etudes sur la longévité dans le monde

On ne savait rien de la longévité humaine avant 1693. A cette époque, Allais, l’homme de la comète, l’un des plus grands savants qui s’intéressait à tout, a inventé la table de mortalité et a rassemblé des données sur la survie des hommes et a tracé la durée de vie des adultes. En fait cette distribution montre que c’est plat et que vous avez autant de durée de vie qui s’interrompt à 40 ans, qu’à 55 ou 65 ans. Il y avait autant de personnes qui mourraient à tous les âges de la vie. Entre 40 et 70 ans, c’est plat. En 1750, nait la statistique officielle en Suède. Les Suédois vont installer une collecte statistique tout à fait moderne. Il faudra un siècle pour que ce soit copié dans d’autres pays. Depuis cette date on a un suivi extraordinaire des décès et morts en Suède. D’après le graphique on voit qu’il y a une petite tendance à mourir vers 70 ans. En Suisse, c’est exactement la même chose et on voit clairement qu’il y a un âge le plus fréquent pour mourir pour les adultes. C’est tout ce que l’on sait avant la période moderne c’est-à-dire au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Tous les pays développés sont au même rythme. Là, le Japon montre bien que la durée de vie est de 80 ans.

Dans les années 80 une théorie va être proposée qui va avoir un impact considérable en biologie, en médecine, à propos de la compression de la morbidité : d’après le Dr James Fries, si on adoptait tous les comportements (ne pas fumer, faire du sport, adopter les bons régimes alimentaires, etc), on allait repousser la durée de vie moyenne à 85 ans. C’est l’horizon que l’on espérait atteindre et puis on allait réduire la mortalité prématurée. En fait personne ne devrait mourir avant l’âge de 70 ans mais personne ne devrait vivre au-delà de 100 ans. On va concentrer les décès à 85 ans et 10% des gens vont mourir à 85 ans. Lorsque James Fries écrit son article, les femmes japonaises avaient déjà atteint la durée de vie qu’il avait indiquée c’est-à-dire 85 ans et cela en 1980. Et l’on voit déjà une explosion du nombre des centenaires ce qui n’était absolument pas prévu.

30 000 centenaires au Japon, dont beaucoup à Okinawa

Qu’en est-il aujourd’hui au Japon. L’ensemble des durées de vie au cours des 20 dernières années, se sont déplacées vers des valeurs plus élevées en moyenne de 6 années mais il n’y a aucun autre changement dans la distribution des durées de vie. Je dirais que depuis Allais jusqu’en 1980, on a une compression de la mortalité. Depuis 1980 et au Japon, on a un déplacement total de toutes les durées de vie vers des âges plus élevés . Disons que sur les cinquante dernières années au Japon, la durée de vie la plus fréquente a augmenté très régulièrement de façon tout à fait linéaire de moins de 80 ans en 1950 à plus de 90 ans aujourd’hui. En fait la durée de vie des adultes augmente de 2 mois par an. La durée de vie la plus fréquente est plus élevée par rapport à l’espérance de vie à la naissance de 6 ans. La durée de vie la plus fréquente est de 92 ans. Dans les années 70, il n’y avait pratiquement pas de centenaires (il y en avait une dizaine) aujourd’hui il y en a 30 000. Une augmentation absolument pharamineuse. L’accroissement annuel au Japon est entre 10 et 20% et le phénomène est en train d’accélérer.

Dans nos pays où il y a une faible mortalité, il faut une dizaine d’années pour doubler le nombre de centenaires. En Angleterre par exemple, de 1960 à aujourd’hui, le nombre des centenaires double tous les dix ans. Au Japon il double tous les 5 ans. Il a été multiplié par 4. En 2009, il y a 36 000 centenaires au Japon . En 2007, il y en avait 32 000 c’est-à-dire quatre fois supérieur qu’en 1997. Dans les années 70, le nombre des centenaires a été multiplié par trois, aujourd’hui il est multiplié par 4.

Une fantastique augmentation du nombre des centenaires au Japon et dans ce cadre-là, il y a beaucoup plus de centenaires à Okinawa qu’au Japon. Il y aurait 2 fois plus de centenaires que dans le reste du Japon. On s’attend à avoir beaucoup d’individus âgés de 105 ans . Il y a plus de 1 500 personnes au Japon âgées de plus de 105 ans et celles âgées de plus de 110 ans, sont au nombre de 33. Le nombre de gens de 100 ans est constant ainsi que 110 ou 105 ans. Dans 20 ans, il y aura 36 000 personnes âgées de 105 ans et il y aura 1 500 personnes de plus de 110 ans.

Dans quel état de santé sont tous ces centenaires ? C’est la question qui nous préoccupe tous. Est-ce qu’ils sont robustes, est ce qu’ils ont un vieillissement réussi, est ce qu’ils sont déments ou alités. C’est déjà difficile de mesurer l’état de santé chez les gens de 70 ans mais on ne sait pas vraiment le faire chez les gens de 100 ans. Pour nous , c’est un défi. L’important est de se demander s’ils sont en bonne santé.

Une grande partie de nos travaux est d’arriver à mettre au point des mesures, des enquêtes qui permettent de trier parmi les centenaires ceux qui dans le fond seraient robustes pour 100 ans ou pour 105 ans et non pas par rapport à ceux de 20 ans bien sûr et puis ceux au contraire qui ne connaissent pas un bon vieillissement.

C’est tout l’enjeu. 100 ans, 105 ans cela nous fait tous rêver si c’est en bonne santé mais dans le cas contraire cela nous intéresse beaucoup moins. C’est une préoccupation non seulement du Dr Suzuki mais aussi du gouvernement japonais qui, depuis très longtemps, se soucie de la santé de ses centenaires et il n’y a aucun pays au monde où l’on peut avoir des chiffres équivalents à ceux-ci, qui proviennent d’enquêtes, qui ont été commissionnées. De 1973 à l’an 2000, il y a eu 6 enquêtes qui ont été commissionnées par le ministère de la santé du Japon pour avoir une idée de l’état de santé de cette population âgée de cent ans. Effectivement ces chiffres qui ne sont pas pour l’instant publiés confirment tout à fait les chiffres que nous a donnés le Dr Suzuki précédemment et on voit parallèlement leur état de santé moyen se dégrader.

En 1973, sur les centenaires recensés au Japon, il y en avait 37% qui étaient confinés dans leur chambre et dans les centenaires qui ont été dénombrés en l’an 2000, la proportion est montée à 78% , Donc les centenaires de l’an 2000 sont beaucoup plus dépendants, beaucoup moins actifs que ceux de 1973. Là, il y a une véritable inquiétude et c’est bien pour ça que le Dr Suzuki travaille essentiellement sur l’état de santé des centenaires.

Pourquoi le Japon est à l’avance de la longévité par rapport à l’ensemble du monde et pourquoi Okinawa a deux fois plus de centenaires que le reste du Japon par rapport aux autres pays et en particulier par rapport aux Etats-Unis ? C’est vraiment un sujet qui préoccupe l’académie des sciences américaine qui a mis en place un comité spécial pour essayer de comprendre pourquoi l’espérance de vie aux Etats-Unis plafonne, ne progresse quasi plus et a pris cinq ans de retard sur le Japon. Les Américains sont ceux qui mettent le plus d’argent dans la santé et pourquoi ont-ils de si mauvaises performances. On n’arrive pas à expliquer que dans deux pays aussi modernes qui mettent autant de moyens, il y ait tant de différence dans les résultats.
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Docteur Jean-Paul Curtay : Lorsque je suis allé à Okinawa en 2005, il y avait 15% de gens âgés de plus de 110 ans et 3% de grabataires. En général chez les anciens à Okinawa, on ne trouve pas de surpoids, pas de diabète, trois fois moins de symptômes à la ménopause, des risques de fracture de cols du fémur réduits de 40% par rapport aux Etats-Unis. La situation a cependant changé et s’est dégradée.

80% en moins de pathologies cardio-vasculaires, ça fait rêver à savoir 5 fois moins qu’aux Etats-Unis et ceux qui font un infarctus ont deux fois plus de chance de survie. La fréquence du cancer du sein à Okinawa est de 25% /1000 , 33 au Japon, la Grèce fait un score intermédiaire, 52, 92 en France. Les décès sont 6%/1000 à Okinawa, 22 en France. Le cancer de la prostate qui est le plus fréquent chez l’homme, 10%/1000 à Okinawa, 13 au Japon, 26 en Grèce, et 60 en France. A Okinawa, 4% pour 100 000 décèdent du cancer de la prostate, 18 en France.

Si on étudie les capacités intellectuelles des habitants d’Okinawa de 80 ans, les hommes font un meilleur score que les femmes, 80% d’entre eux font un score pratiquement parfait, et 60% de femmes. En France par exemple, on enregistre des baisses de tests cognitifs significatifs chez 50% des plus de 50 ans.

On enregistre à Okinawa 6% de déments chez les centenaires mais ces chiffres se sont vraisemblablement aggravés en raison de l’augmentation du nombre de centenaires. Il y en a dix fois plus en moyenne dans nos pays. La maladie d’Alzheimer fait peur. Il y a 860 000 personnes en France qui en sont atteintes et on enregistre 160 000 nouveaux cas chaque année. On estime aussi que 50% des cas ne sont pas diagnostiqués et qu’en tout ça concerne 3 millions de personnes aujourd’hui, entourage compris bien sûr. Cela touche 5% des plus de 65 ans (1% au Nigéria ou en Chine) et 20 000 personnes des moins de 65 ans. Les prévisions pour 2020, 1 300 000 personnes, 81 millions dans le monde.

Manger moins

On remarque à Okinawa que l’on mange beaucoup moins qu’en France par exemple et c’est redoutable. La combustion des calories est fatalement liée à des déchets que l’on appelle oxydatifs. Déjà en 1930 la recherche américaine faisait en laboratoire des études de restrictions caloriques qui n’avaient pas du tout été concluantes c’est-à-dire qu’en réduisant simplement la ration des animaux ils vivaient moins longtemps mais si l’on compensait par des compléments vitaminiques et des minéraux, on a alors constaté une extension spectaculaire de la durée de vie de ces animaux qui étaient en restriction calorique.

C’est un premier dossier que l’on retrouve à Okinawa et une grande partie de l’explication de la longévité . De surcroît avec le confort moderne , on consomme de moins de moins de calories et on vit donc plus longtemps. Les morts précoces sont réduites par les progrès de la médecine, les vaccinations, les antibiotiques, etc . Il y a une uniformisation. La mortalité infantile périnatale s’est effondrée. Les gens vivent plus longtemps et la mortalité ne cesse de reculer.

Apprendre à respirer

Par ailleurs les carences vitaminiques peuvent être compensées de façon satisfaisante et on peut même avoir une augmentation de la vitalité. On fait plus d’énergie avec moins de calories et c’est ce qui est important. Pour faire de l’énergie, il faut savoir respirer, l’oxygène sert à bruler les calories. En Asie, on apprend à respirer, les art martiaux aidant. On respire à fond. Les calories qui ne sont pas brûlées ne font pas d’énergie. On mange trop pour l’énergie que l’on dépense. En France, par exemple, on va accumuler de gros repas surtout le soir alors qu’à Okinawa, c’est une fragmentation de petits repas complets.

Privilégier végétaux, oméga3, anti oxydants,etc.

L’activité physique est aussi très importante. On peut faire plus d’énergie avec moins de calories et réduire les déchets oxydatifs liés à la combustion. A Okinawa, 60% de ce qui est mangé est végétal. Alors que chez nous, il y a une déperdition considérable de végétaux. Le magnésium nécessaire à catalyser la transformation des sucres et des graisses en énergie se trouve dans les végétaux complets, dans les céréales, dans les légumes verts. De plus les Japonais et ceux d’Okinawa en particulier consomment beaucoup d’algues où l’on trouve beaucoup d’iode. Il faut savoir qu’en France le Français reçoit 100 microgrammes d’iode par jour, la moitié de ce qu’il faudrait, donc en est déficitaire. De plus il y a beaucoup plus de polyphénols à Okinawa. Tout est conditionné par le magnésium et c’est la carence la plus profonde dans la population française. 100% des Français sont déficients. 1000 calories apportent 120 milligrammes alors qu’il est recommandé autour de 400. Le manque de magnésium est la première cause de fatigue et de tension musculaire.

Les Okinawaïens mangent 2 fois plus de soja que les Japonais et il y a 2 fois plus de centenaires à Okinawa qu’au Japon. La consommation de soja joue un rôle qui paraît primordiale, le thé vert est à la fois riche en polyphénols, anti oxydants puissants, anti- fer. Dans tous les pays du monde, les femmes vivent 7 ans de plus que les hommes car elles ont des règles et perdent du sang et donc du fer. Le fer est un très fort catalyseur d’oxydation et il joue un rôle très important. L’homme mange plus de viande que la femme et accumule plus de fer. Dans n’importe quelle pathologie, le fer joue un rôle très important.

Il est extrêmement important de se rendre compte quelle est la véritable mécanique qui est derrière le consommateur d’aliments . Il y a d’abord le stress. Plus vous êtes stressé, plus vous allez grignoter, et plus vous allez manger sans sentir la surcharge. A Okinawa, il y a une règle, ne pas se surcharger à plus de 80%. La culture alimentaire est à apprendre. Il ne faut pas s’asseoir à table stressé. Il y a beaucoup de personnes à Okinawa qui commencent leur journée en allant sur la plage et à remercier tout ce qui existe. C’est leur côté culture animiste.

Nous, dans nos sociétés, ne prenons pas le temps d’apprécier, on court toujours après ce qui manque. Il y a un niveau de morosité, de frustration, de stress, qui est important chez nous et qui va parasiter considérablement le mode de vie. Cela peut paraître philosophique mais cela a des implications sur la santé et la longévité qui peuvent être considérables. Il y a une énorme différence entre le Japon et Okinawa : le Japon, c’est la productivité à outrance, beaucoup de compétition . Alors qu’à Okinawa, il y a un aspect relaxé : c’est un climat tropical, C’est une autre culture et je pense que ça joue un rôle très important .

Pour résumer à Okinawa, on mange moins et ce que l’on mange est beaucoup plus riche en végétaux, en magnésium, en oméga3, en antioxydants, en phytoestrogène. On pourrait avoir du mal à manger autant de soja et de soja fermenté encore plus riche en phytoestrogène. On propose donc des solutions avec des aliments avec plus d’épices comme le curcuma qui est anti oxydant, anti cancer Il y a le thé vert macha en poudre qui concentre beaucoup plus de polyphénols . Le jus de myrtille, par exemple, permet de rajeunir le cerveau et a suffisamment de principes actifs pour avoir un effet pharmacologique court terme. Le jus de grenade fermenté également très puissamment anti oxydant devient le jus de fruit le plus populaire aux Etats-Unis : anti oxydant, anti inflammatoire, en fait une possibilité de densifier son alimentation.

Comment s’approprier ce modèle d’Okinawa ? En gérant les outils nutritionnels, les outils par rapport à l’activité physique : il faut combattre la sédentarité auquel nous a amené le progrès technologique. Il faut aussi gérer le stress, et c’est un programme global.

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Question : vous n’avez pas beaucoup parlé du rôle joué par le poisson. Pourquoi ?

Docteur Jean-Paul Curtay : Déjà en Crête, il y avait plus de poisson que de viande. Okinawa va plus loin, c’est aussi un mode de vie : la gestion du stress, la gestion sociale. Le poisson à Okinawa fait grandement partie du tableau. Mais il y plusieurs problèmes : l’appauvrissement des réserves de poissons et il y a aussi la pollution. Les poissons prédateurs comme le thon concentrent trop de mercure. On a donc un double problème. Cela implique des choix particuliers : manger des poissons qui ne sont pas trop pollués comme le hareng, la sardine, les anchois et puis il y a aussi la façon de cuire le poisson qui est aussi très importante.

Rôle de la génétique et de l’environnement

Question : J’ai assiste à l’Unesco à un colloque « vieillir jeune ». Il y avait des gens du monde entier. Et tous ces gens-là disaient que avant tout chose c’était 60% de notre ADN qui conditionnaient le fait de vieillir jeune. Il restait donc 40% à gérer. Qu’en pensez-vous ?

Docteur Jean-Paul Curtay : Les courbes du Dr Robine montrent ce que l’on a pu penser de la limite génétique. Beaucoup d’experts ont longtemps vécu sur cette idée. On peut estimer à 20, 25% peut-être, la part génétique. A Okinawa, il y a deux gènes qui sont particuliers dont un qui réduit les risques auto-immunes mais des études montrent que cela a un poids faible.

Il y a eu une première étude d’un expert japonais qui a été au Brésil observer 300 000 Okinawaïens ayant émigré d’Okinawa au Brésil. Ils ont 19 ans d’espérance de vie en moins car ils mangent comme les Brésiliens beaucoup plus de viande, beaucoup moins de poissons. Une deuxième étude sur la jeune génération d’Okinawa influencée par l’administration américaine (fast food, etc.) fait apparaître le contraire de leurs anciens : ils ont le plus fort taux d’obésité du Japon, et l’espérance de vie descend avec la pyramide des âges. Et enfin une troisième sur des centenaires à Okinawa qui avaient une génétique défavorable, ce qui a prouvé que l’on pouvait devenir centenaire malgré des gênes défavorables. La génétique existe mais elle semble avoir un poids beaucoup plus faible que prévu.

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Docteur Jean-Marie Robine :Ce que l’on peut répondre aujourd’hui : la génétique associée aux questions de longévité de personnes en bonne santé est beaucoup plus compliqué que ce que l’on avait pensé jusqu’à présent . En gros, on a jeté tout ce que l’on croyait savoir : les 60% dont vous avez parlé, on n’y croit plus trop aujourd’hui. On ne sait pas trop quel type de protocole d’étude on pourrait mettre en place pour essayer de démontrer telle ou telle idée .

En fait ce que l’on a découvert est que l’on est parti d’une situation très rigide. C’est celle dont je vous ai parlé : James Fries a proposé que 85 ans serait la durée de vie ultime que l’on pouvait espérer des individus en absence de toute mortalité prématurée si on était capable de repousser au maximum toutes les maladies chroniques, que l’on adopte les bons régimes alimentaires, les bonnes pratiques d’activité physique, etc,. Là, le pape de la génétique, Elfik, a alors dit que cela confirmait toutes les théories génétiques. La longévité est tout à fait déterminée par nos gênes et on a chacun inscrit dans nos gênes un code génétique, par exemple, vous, en absence de maladie, êtes codé pour vivre jusqu’à cent trois ans, ni plus ni moins.

Par rapport à cela aujourd’hui, on arrive finalement à dire le contraire , c’est-à-dire que la longévité est vraisemblablement le produit final d’interactions extrêmement compliquées entre le patrimoine génétique de quelqu’un, l’environnement dans lequel il vit, le parcours de sa vie, et il ne faut pas oublier que ça dure cent ans. Même si on est dans le même environnement, on peut être à chaque instant, sous les échelles, ou systématiquement passer à côté des échelles. On ne sait pas ce qui pourra se passer au niveau de la génétique mais on est en train de découvrir que finalement en modifiant l’environnement, on peut complètement modifier les taux de mortalité des personnes âgées et très âgées et donc modifier leur longévité. Ce sont des choses que l’on avait pas pris en compte .

Le grand maitre de la démographie moderne lorsque j’étais étudiant , Albert Sauvy disait que ce n’était pas la peine d’étudier les personnes âgées, de toute façon elles sont âgées, la seule chose qu’elles peuvent faire, c’est mourir. La mortalité des 65 ans et plus était une constante, elle était très élevée comme la mortalité infantile au 19ème siècle. La mortalité des personnes âgées est en train de s’effondrer comme la mortalité infantile. On n’en connaît pas très bien les causes. On a tous plein d’idées et chaque fois que l’on essaie d’améliorer notre environnement, cela retentit sur combien de temps l’on vit dedans.

- Conférence organisée par l’APJF (Association de Presse France-Japon)
en partenariat avec
l’Association culturelle d’Okinawa

https://www.nautiljon.com/breves/ce+soir+sur+france+5+-+zones+bleues,+les+secrets+de+la+long%C3%A9vit%C3%A9,+sp%C3%A9cial+japon,10579.html

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A Okinawa, une île très urbanisée située au sud du Japon, les habitants se réjouissent d’avoir la plus haute espérance de vie de la planète : 86 ans pour les femmes et 78 ans pour les hommes. La région compte même 42 centenaires pour 100 000 habitants, soit trois fois plus qu’en France. Alimentation, génétique, lien social… Angèle Ferreux-Maeght, icône française de la healthy food, et Vincent Valinducq, médecin généraliste et chercheur, se rendent sur place afin de percer les mystères de cette longévité exceptionnelle.

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